mercredi 17 août 2016

Rentrée littéraire août-septembre 2016

Picasso, Femme couchée avec un livre

  

Etat des lieux de mes articles (en mouvement à peu près perpétuel jusqu'à fin septembre), à lire sur La Règle du JeuEncres Vagabondes, ou ce blog. 

Le lien sera actif dès que l'article sera en ligne

  • BELLO Antoine, Ada, éd. Gallimard
  • BENACQUISTA Tonino, Romanesque, éd. Gallimard
  • BOLEY Guy, Fils du feu, éd. Grasset (sur La Règle du Jeu)
  • BORIS Hugo, Police, éd. Grasset
  • DELBOURG Patrice, Faire Charlemagne, éd. du Cherche-Midi
  • DUTEURTRE Benoît, Livre pour adultes, éd. Gallimard
  • FOREST Philippe, Crue, éd. Gallimard (sur La Règle du Jeu)
  • JAUBERT Alain, La Moustache d'Adolphe Hitler, éd. Gallimard
  • JAUFFRET Régis, Cannibales, éd. du Seuil
  • SFAR Joann, Comment tu parles de ton père, éd. Albin-Michel
  • TUIL Karine, L'Insouciance, éd. Gallimard (sur La Règle du Jeu)

Fils du feu de Guy Boley

Guy Boley, Fils du feu, éd. Grasset, 160 pages, 24 août 2016.



On pourrait dire de ce roman que c’est l’histoire d’un tableau. Que ce qui nous est raconté dans la première partie, qui occupe largement les quatre cinquièmes du roman, est un prologue, ou l’explication en amont d’une toile qui sera peinte bien des années après, quand tout sera consommé et que la mort des parents sera venue. Alors, en une nuit de rhum, l’autoportrait pourra surgir.

vendredi 12 août 2016

L’Insouciance, de Karine Tuil

Karine Tuil, L’Insouciance, Gallimard, 18 août 2016, 528 pages.


Comment entrer, de plein fouet, dans le contemporain ? Comment tordre, littérairement, un réel qui cogne, et cogne fort ? Comment faire d’une actualité immédiate – à laquelle se substitue immédiatement une autre actualité – une matière romanesque d’évidence, et réussir à embarquer le lecteur dans ce qu’il connaît et redoute ? L’actualité n’est pas le contemporain, on le sait – ou, tout au moins, on le perçoit. Entre ces deux notions, le réel s’immisce. Karine Tuil, avec L’Insouciance, nous offre en cette rentrée un roman exceptionnel, qui brasse ce qui nous fait peur, qui montre ce que l’on ne veut pas voir, qui appuie sur des plaies béantes que l’on peine à suturer.

Qui a tué Roger Ackroyd ? de Pierre Bayard

 Pierre Bayard, Qui a tué Roger Ackroyd ?, éd. de Minuit, 1998.

  

Parce que lire, c’est tordre les résolutions romanesques


Pour François Coupry

Du temps a passé depuis la publication de la contre-enquête de Pierre Bayard, il est donc inutile de prendre la précaution d’indiquer en tête d’article ***SPOILER***. Mais, tout de même, si vous ne savez pas qui a tué Roger Ackroyd selon Hercule Poirot dans le roman d’Agatha Christie, et qui a tué Roger Ackroyd selon Pierre Bayard dans son essai, ne lisez pas ce qui suit.

La critique littéraire est une entreprise de démolition et de reconstruction, une pêche aux indices, et une chasse à l’intrus. C’est un exercice jouissif, un sport intellectuel qui déclenche les endorphines : l’échiquier sur lequel se déroule la partie que l’on joue contre cet adversaire qu’est le texte a ses cases noires et blanches, ses diagonales et ses fous, ses rois et ses reines. Faire la critique d’un roman policier – sans doute le plus connu du genre – et démontrer que l’assassin n’est pas celui que nous propose la résolution de l’énigme, voilà un exercice parfait. Pierre Bayard, enquêteur borgésien et freudien à la fois – ce qui revient à concilier les inconciliables – part à l’assaut du monument d’Agatha Christie. Mais ce n’est pas à la reine du crime qu’il s’en prend. Elle, il la préserve, plus ou moins, de la critique. Non, celui qu’il a dans son collimateur, qu’il traque et décortique, c’est le détective Hercule Poirot. Détective par antonomase. « Poirot sait » affirme Poirot. Et Bayard de démontrer que Poirot sait peut-être, et encore, mais qu’en tout cas ce qu’il sait, il le sait mal et le sur-interprète.

Revenons aux sources : dans le roman d’Agatha Christie, le docteur Sheppard est le narrateur ET l’assassin. Le lecteur est aux prises avec un récit biaisé, qui ment par omission. La surprise finale n’en est que plus grande, et plus explosive. Au tout début de sa carrière de romancière, Agatha Christie lance une bombe narrative. Jamais un auteur de romans policiers n’avait exploité cette résolution. A la toute fin de sa vie, Agatha Christie réitèrera l’exploit, sous un autre angle : dans la dernière enquête d’Hercule Poirot, l’assassin est l’enquêteur lui-même. Après une vie à traquer les criminels, Poirot devient à son tour criminel, sur les lieux-mêmes de sa première enquête. Il peut quitter la scène. Peut-on en remontrer à un auteur qui manie à ce point le faux-semblant et le retournement ? Oui, dit Pierre Bayard.

Dans Qui a tué Roger Ackroyd ? Bayard démontre avec brio que le narrateur James Sheppard est bien à l’origine du crime – une histoire de chantage – mais n’est pas le criminel. Enfin si, à bien y regarder, il est le criminel de lui-même, puisqu’il se suicide, mais c’est sa sœur Caroline qui a tué Roger Ackroyd. Par amour. Oh, pas par amour dudit Roger, mais par amour pour son frère James, le bon docteur Sheppard, dont le chantage allait être découvert, et à qui elle voulait éviter à la fois la prison et le déshonneur. Sheppard se suicide pour éviter que l’on puisse accuser sa sœur du crime. Voilà la thèse de Pierre Bayard, séduisante et convaincante.
 
Mais, au fond, quand on lit un roman policier, est-ce bien le nom de l’assassin qui nous intéresse ? Oui, sans doute. Encore que… Tout lecteur d’Agatha Christie sait que la résolution tient de l’improbable et du tour de force. Tout fan de la reine du crime sait qu’il faut chercher l’assassin parmi les personnages les moins évidents. La réunion finale, en dernier chapitre de roman, aligne comme à la parade tous les protagonistes devant le détective, qui élimine les suspects un par un jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un, le coupable. Bayard, malicieusement, fait de même : ce n’est qu’à la fin de son essai que la coupable est désignée, et son crime expliqué. Ce qui intéresse le lecteur de romans policiers, et singulièrement le lecteur de ce type de romans où l’on trouve ce que l’on appelle les « détectives en fauteuil », c’est ce que j’appellerai « la remontée ». La résolution est une surprise – et plus la surprise est grande, croit-on, plus le roman est réussi – mais cette surprise n’est qu’un plaisir de quelques secondes. Le vrai plaisir du lecteur réside dans la sidération de s’être fait avoir, de s’être laissé prendre. Mais… mais… comment ? Comment ai-je pu passer à côté de ça ? Et de ça ? Oh bon sang, et je n’avais pas remarqué que… Ah ben oui, j’avais bien noté ça, et ça aussi, mais de là à penser que ça aurait cette importance… La « remontée », c’est de la jouissance à la puissance mille. Un brin maso, certes. Mais du plaisir pur. Pierre Bayard, sans écrire un roman policier, mais en offrant un essai de « critique en fauteuil », procure ici cette forme de plaisir, que l’on ne va pas bouder.

Bon, on sait à présent qui est le véritable assassin de Roger Ackroyd. Encore que… Bayard ouvre avec sa contre-enquête une ère du soupçon décalée. D’autres assassins sont possibles dans le roman, qu’il énumère sans s’y attarder, qui mériteraient peut-être qu’on s’y attarde. Mais sa démonstration est plus que satisfaisante. Au-delà de la découverte du « véritable » assassin, la partie consacrée à l’analyse du raisonnement d’Hercule Poirot est magistrale. Basée sur la notion de « délire d’interprétation », elle fait de Poirot un fou plus ou moins furieux, ce qu’il est assurément. Au-delà des textes d’Agatha Christie, pratiquement toutes les incarnations cinématographiques ou télévisuelles du détective nous proposent un type en décalage avec le monde et sa course, un cinglé à moustache et filet pour protéger l’ordonnancement de ses rares cheveux pendant le sommeil, un maniaque-maniéré vaguement snob et assurément dédaigneux. Poirot n’est pas sympathique. Il est le héraut de la vérité crasse : le crime, c’est ce qui fait tourner le monde. Il finira, d’ailleurs, comme nous l’avons dit plus haut, en criminel.

La démonstration de Pierre Bayard, en ce qui concerne la résolution du meurtre de Roger Ackroyd et le psychisme de Poirot, est, donc, convaincante et réjouissante. Un petit bémol, toutefois. Un ou deux… La critique littéraire version enquête policière ne peut faire abstraction de la chronologie des événements. Tout bon flic vous le dira. Dans les références aux autres romans d’Agatha Christie que Bayard utilise pour sa démonstration, ne sont jamais prises en compte les dates de rédaction et de publication des romans. Or, on n’écrit pas à trente ans comme on écrit à soixante-dix, le monde tourne et nous changeons. Considérer l’œuvre entière d’Agatha comme un tout indépendant du temps qui passe introduit un léger malaise. Hercule Poirot est-il figé dans son âge et dans son fonctionnement ? Il y a, là, quelque chose à creuser : dans Le Meurtre de Roger Ackroyd, un des premiers romans d’Agatha Christie, Poirot est retraité et Hastings ne fait plus partie du plan de figure. Pierre Bayard analyse l’attitude et les réactions du détective en fonction du personnage, mais pas en fonction du déroulé de l’œuvre, et donc de l’évolution de l’auteur. Ce n’est qu’une petite remarque. Autre chose : un meurtrier n’est pas forcément un assassin. Tout au moins pour le lecteur français. Le droit français prend en compte la préméditation (= assassinat). Lorsque Pierre Bayard analyse la dernière enquête de Poirot (Poirot quitte la scène, 1975), il fait d’Hastings un « assassin » quand il n’est qu’un « meurtrier », puisque la mort qu’il provoque est involontaire. La nuance aurait mérité d’être explicitée, et envisagée selon la loi en vigueur dans les pays où se déroulent les crimes.

Qui a tué Roger Ackroyd ? L’enquête reste entrouverte. Ne refermons pas le dossier tout de suite… L’essai de Pierre Bayard nous incite à reconsidérer les conclusions des romans policiers, et au-delà, nous rappelle que le doute et la torsion des résolutions romanesques sont la quête toujours recommencée du lecteur et du critique. Une manière salubre d’envisager la littérature, la fiction, et le monde.