mardi 12 décembre 2017

La légende de Bruno et Adèle d’Amir Gutfreund

Amir Gutfreund, La légende de Bruno et Adèle, 2014, traduit de l’hébreu par Katherine Werchowski, éd. Gallimard, collection « Du monde entier », octobre 2017, 288 pages.



Il pleut sur Tel-Aviv. Des trombes d’eau, un déluge. Des meurtres sont commis, sans doute une série de meurtres, puisque sur chaque scène de crime on trouve une phrase, poétique et énigmatique, écrite au pochoir sur un mur. Le commissaire Yona Merlin fait appel à un jeune journaliste féru de graffiti, qui s’applique à analyser la forme des lettres des inscriptions. Puis apparaît une lycéenne, vaguement fugueuse, sacrément dessalée, qui identifie immédiatement la provenance des inscriptions : ce sont des citations de l’écrivain polonais Bruno Schulz. Le roman La Légende de Bruno et Adèle est présenté comme un polar, mais comme tous les bons polars, il dit autre chose que la chasse à l’assassin. D’ailleurs, le lecteur sait très vite qui sont les tueurs – ils sont deux, tandem presque graphique : un jeune géant niais et un vieillard en fauteuil roulant. Le mobile des meurtres est donné très tôt, également. Ne dévoilons pas tout, mais signalons simplement que si dans toute tragédie les fils paient pour les crimes des pères, ici l’on saute une génération pour s’en prendre aux petits-enfants. Comme dans un massacre des Innocents.

dimanche 10 décembre 2017

Big little lies

Big little lies, série TV, réalisation Jean-Marc Vallée, scénario David E. Kelley d’après le roman de Liane Moriarty, HBO, 2017.

* NO SPOILER *


Sur les rayonnages « séries-DVD » de la petite médiathèque que je hante, j’ai toujours trouvé de très belles surprises. J’y ai découvert dernièrement, par exemple, The Americans, et pas plus tard que la semaine dernière Big little lies, dont je n’avais jamais entendu parler.

La série est l’adaptation, très fidèle semble-t-il, du roman de Liane Moriarty Petits secrets, grands mensonges (Albin Michel), à côté duquel j’étais passée, ce qui n’a rien de surprenant, je ne suis pas dans la cible. Et l’argument marketing de l’éditeur avait, de toutes façons, de quoi me faire fuir : « Lire Liane Moriarty, c’est un peu comme déguster un Cosmopolitan relevé d’un doigt d’arsenic. » Les arguments de promotion mis en avant pour la série TV n’ont rien d’original, on y fait référence à Desperate Housewives, on y parle d’amitié entre mères de famille, de communauté de quartier et de fêtes d’école, de rivalités entre femmes oisives et aisées. Mouais.

Après visionnage des 7 épisodes, je reste encore le souffle court. Voilà une série remarquable en tous points. Casting impeccable - Reese Witherspoon, Nicole Kidman, Shailene Woodley, Zoë Kravitz, Laura Dern, pour ne citer que les rôles féminins, prépondérants –, mise en scène formidable, bande son travaillée, suspense… Et par-dessus tout cela, l’océan magnifié, filmé comme un personnage à part entière.



Nous sommes à Monterey, en Californie. Ville touristique de 30 000 habitants à peu près qui a pour particularité d’abriter une école publique digne des meilleures écoles privées. On connaît le système scolaire américain… Le premier jour de l’entrée des enfants en CP (je reprends là la dénomination française, mais enfin, c’est l’idée, la classe qui enchaîne après les années de maternelle, les enfants ont 5-6 ans), Madeline et Celeste prennent sous leur aile Jane, une jeune mère célibataire tout récemment installée dans la ville. Leurs enfants sont dans la même classe. En ce premier jour d’école – qui est en fait une journée d’intégration – une petite fille est agressée par un petit garçon, et elle désigne le fils de Jane comme son agresseur. Le premier épisode de la série met en place les personnages et annonce aussi ce qui se produira six mois plus tard, lors de la fête de l’école : quelqu’un va mourir.

Le spectateur ne sait pas qui est la victime, et il ne l’apprendra qu’à la toute fin du dernier épisode. Est-ce un homme, une femme ? L’agression de la petite fille a-t-elle à voir avec le meurtre final ? La police parle de meurtre, mais ne s’agit-il pas plutôt d’un accident ? Ou de légitime défense ? Tout tourne autour de cinq foyers, liés par les liens du sang ou de l’amitié indéfectible. Liés aussi, si l’on peut dire, par des silences qui ne sont pas des mensonges, et des secrets qui font mal.

Rien n’est lisse dans la vie de tout un chacun, à Monterey. Les thèmes déployés dans la série sont violents, à des degrés divers : rivalité entre mère et belle-mère, adultère douloureux, peur de l’atavisme, violences conjugales, a priori de classe, viol. La fête de l’école est un bal masqué – le thème est « Elvis et Audrey » – où chacun et chacune vient pousser la chansonnette au micro devant les autres parents d’élèves en portant le masque du glamour. Sous ces masques-là, les vérités sont dites enfin, et un pacte se lie entre les ennemies d’hier.

Les cinq personnages de femmes sont tous ambivalents, et dévoilent des faiblesses, des violences ou des sursauts extraordinaires. Impossible de ne pas les aimer. Les hommes sont des personnages secondaires nuancés, à une exception près. Ils sont tous, à des degrés divers, exemplaires dans leur emploi. Mais la pierre de touche de la série, c’est bien l’océan. Omniprésent, objet de contemplation pour Madeline – à sa fille Chloé qui lui demande si sous les vagues se cachent des monstres, elle répond que des rêves peuvent aussi s'y cacher –, métaphore de la violence pour Jane, terrain de jeu pour les enfants, il est filmé par Jean-Marc Vallée comme une force rédemptrice. C’est son cœur battant que l’on entend dans les scènes de violence les plus dures, et cette musique-là n’est pas ambiguë : elle anticipe sur la scène finale, des femmes et quelques enfants qui s’en sortent, réconciliés.



Big little lies n’a que peu à voir avec Desperate Housewives. La mise en scène place la série au-delà des péripéties des 180 épisodes se déroulant à Wisteria Lane. Les sept épisodes de Big little lies condensent à eux seuls les vues sur le mariage, l’amour, la maternité, le travail ou l’oisiveté des femmes, la place des hommes et celle des enfants, les rapports sociaux et les rapports de classe, les préjugés et les attendus. Une saison 2 est annoncée, pas sûr qu’elle soit nécessaire.



mardi 28 novembre 2017

L’Invention des corps de Pierre Ducrozet

Pierre Ducrozet, L’Invention des corps, éd. Actes Sud, août 2017, 304 pages.

Sur le site des éditions Actes Sud, à la page de présentation du roman L’Invention des corps, Pierre Ducrozet livre un sorte de note d’intention qui dit tout, ou presque de son livre. Il s’agit, pour l’auteur, de répondre à la question banale et abyssale : « A quoi ça pourrait ressembler un roman du XXIe siècle ? » Et Ducrozet de répondre en deux temps : par la rédaction du roman, bien entendu, et par cette note d’intention. La lecture de la lectrice, et de la critique, consiste, au fond, à sortir du sentier balisé par l’auteur, et dans le cas qui nous occupe ici, ce n’est pas simple. Parce que Ducrozet a une vision très précise de son travail, et il en parle de façon concise et irréfutable : « J’ai imaginé […] un roman sans centre, fait de plis et de passages, de liens, d’hypertextes, qui dédoublerait le mouvement du monde contemporain, en adoptant Internet comme sujet et comme forme. » Essayons de lire un peu plus loin.

  

mardi 21 novembre 2017

Regards croisés (30) – La Fonte des glaces de Joël Baqué

Regards croisés
Un livre, deux lectures – en collaboration avec Virginie Neufville

Joël Baqué, La Fonte des glaces, éd. P.O.L, août 2017, 288 pages.

Voilà un roman comme on en lit peu, qui s’inscrit dans une veine décalée, entre loufoquerie et étude de mœurs. Un grand bol d’air frais – et plus que frais – en cette rentrée littéraire.

Louis est veuf, sans enfant, retraité. Il s’ennuie dans son pavillon, il vivote selon une routine parfaite : prendre le café au bistrot le matin, puis s’asseoir sur un banc face au port de Toulon. Un jour de brocante, alors qu’il ouvre la porte d’une armoire flamande pour en inspecter l’intérieur, il tombe nez à bec avec un manchot empereur empaillé. C’est le début d’une aventure ahurissante, qui commence doucettement par l’installation dudit manchot dans le grenier du pavillon toulonnais réfrigéré, se poursuit dans les glaces polaires et finit en apothéose marketing sur le business des icebergs. Ce roman a quelque chose des meilleurs films des frères Coen dans la succession d’épisodes de plus en plus foldingues mais découlant les uns des autres avec une logique imparable, et peut faire aussi penser, parfois, à Gros Câlin de Gary/Ajar. La solitude du personnage principal le conduit à s’attacher à un animal empaillé, à lui dénicher onze autres copains sur internet, à passer ses journées auprès de ce qu’il appelle sa « Dream Team » : Louis, emmitouflé dans ses moon-boots et dans son anorak pour affronter le froid de son grenier transformé en banquise – alors que dehors, à Toulon, il fait un cagnard à tout casser – est un être en devenir, et il ne le sait pas encore. Il végétait dans sa Provence, il va découvrir le monde, et le monde va le découvrir.

Une telle histoire, déjantée et tendre, ne tiendrait pas sans le style. La langue de Joël Baqué est parsemée de trouvailles, de surprises, et coule sans affèterie. La vie de Louis nous est donnée de sa naissance à sa vieillesse, dans des épisodes marquants parfaitement enchaînés, écrits sur le ton de l’humour mais au plus près de la fragilité du personnage. Louis est né en Afrique « d’une mère carcassonnaise et d’un père comptable », père qui mourra sous les pattes d’un éléphant. Adolescent, il est amoureux de Chantal Garage, à qui il dédie des raps sirupeux – si l’on peut parler ainsi – puis il épouse Lise, avec qui il tiendra une charcuterie à Toulon. Homme simple, aimant les plaisirs, épanoui dans son métier, il n’a rien d’un aventurier. Pourtant, quelque chose en lui sommeille, qui ne s’est pas encore manifesté. La découverte du manchot empereur empaillé sert de déclic. Il ne suffit pas de rester enfermé au grenier, il faut aller sur le territoire du paradis blanc. Et le voilà au pôle sud, silhouette improbable revêtue d’une combinaison orange, pelant de froid sur une moto-neige :
« Il a fait  ce qu’il fallait pour être là, dans la patrie du manchot empereur, après s’être posé maintes questions d’ordre pratique mais aucune sur la nécessité profonde de ce voyage au bout du froid. Just do it, aurait-il pu dire. Il s’était transporté de Toulon en Antarctique en plusieurs étapes physiques mais d’un seul jet mental, comme il offrait jadis un bouquet de persil aux clients sans y penser, parce que c’était la chose à faire. »
Le style de Joël Baqué ne tient pas seulement au maniement de la langue, il réside aussi dans l’évitement soigneux de la sensiblerie. Il aurait été facile de décrire selon des canons larmoyants la solitude d’un veuf provençal qui s’ennuie. Baqué donne à son personnage un destin de messie, et le roman est écrit comme un évangile irrévérencieux. Ce petit homme, dont la caractéristique première est de dodeliner de la tête parce qu’il ne sait pas toujours quoi dire, est pris dans la parade amoureuse d’une manchote sur la banquise du pôle sud, mange des biscuits soviétiques revenus dans la graisse de phoque, se retrouve au nord du nord sur un chalutier qui chasse l’iceberg pour en revendre l’eau à des prix prohibitifs, traverse un trip d’acide sans bien s’en rendre compte, et devient une icône mondiale. Si c’est pas un destin, ça…

Le lecteur suivra avec délice les aventures de Louis, et découvrira des personnages annexes d’un comique jubilatoire. La commercialisation des banquises – l’eau préhistorique ! –, la mise en place d’un business plan redoutable et d’une communication très XXIe siècle ajoutent une note moqueuse et tonique au roman.

*

NB : Je ne connaissais pas cet écrivain, et je m’en vais découvrir de ce pas tous ces ouvrages antérieurs…  




vendredi 10 novembre 2017

Ör de Auður Ava Ólafsdóttir

Auður Ava Ólafsdóttir, Ör, traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson, éd. Zulma, 5 octobre 2017, 240 pages.

Les personnages de la romancière islandaise Auður Ava Ólafsdóttir semblent vivre dans un monde flottant. A moins que ce ne soient eux, qui flottent. Les émotions qu’ils éprouvent, les embûches que la vie sème sur leur passage,  les hasards et les coïncidences qui les poursuivent les atteignent de plein fouet, mais leurs réactions sont d’une gravité légère. La mort plane, mais elle est moins une menace qu’une composante inévitable. Et le sursaut dont ils font preuve le plus souvent n’est ni vraiment vital ni tout à fait animal, il est de l’ordre de l’essentiel. Un essentiel jamais exprimé en tant que tel, toujours suggéré dans les replis de dialogues écrits au cordeau où l’on entend les silences.

Auður Ava Ólafsdóttir écrit avec grâce. Avec une grâce folle, une tendresse attentionnée. Elle prend autant soin de ses personnages que de ses lecteurs. Ce refus de brusquer, et sa manière si particulière de mêler le quotidien aux questions philosophiques, donnent à ses romans une tonalité d’empathie exceptionnelle. Cette femme-là, elle sait ce qui se passe en nous, en nous tous. 

Lire l'article sur La Règle du Jeu