dimanche 13 août 2017

Les Furies de Lauren Groff

Lauren Groff, Les Furies (Fates and Furies), traduit de l’anglais (USA) par Carine Chichereau, éd. de L’Olivier, janvier 2017, 432 pages.

Les Furies, c’est le livre dont tout le monde a parlé en début d’année 2017 en France (date de publication de la traduction), parce qu’il a été célébré par Barack Obama comme meilleur livre de l’année 2015 (date de publication aux USA). En lecture décalée, loin du barouf médiatique et présidentiel, Les Furies est un roman largement à la hauteur de sa réputation. Une construction baroque – entendons par là une construction « bosselée », qui suit le cours chronologique mais pas vraiment, qui prend le lecteur par la main et le guide dans un labyrinthe narratif qui anticipe et revient en arrière – et un partage franc, en deux parties – son histoire à lui et son histoire à elle – posent les bases fondamentales, y compris au sens de fondation, du couple. D’un couple. Celui que forment Lotto et Mathilde.

Ce ne sont pas vraiment leur nom, d’ailleurs. Ils s’appellent Lancelot et Aurélie. Il est né en Floride, dans une famille riche. Il fait une connerie à 15 ans et se retrouve exilé en pension, loin de chez lui. Elle est née en Bretagne dans une famille pauvre – oui, oui, en France – fait une connerie à 4 ans et se fait bringuebaler de grand-mère en oncle mafieux, se retrouve aux USA par un de ces ressorts romanesques auxquels on adhère tout en se disant que la ficelle est grosse. Qu’importe. On est dedans. Dans un roman bigrement tortueux et foutrement captivant, en limite d’ensorcellement.

Ils se marient à 22 ans, ils se connaissent depuis quelques jours. Ils vont former un couple étincelant, lui solaire et elle mystérieuse, insondable. Il se croyait comédien, il devient le dramaturge le plus célèbre de sa génération. Elle ne veut pas d’enfant, reste dans l’ombre de son époux. Ils s’aiment au-delà de tout. Et ça marche.

Il semble que j’en aie déjà trop dit. Déflorer plus avant l’histoire de Lotto et Mathilde s’apparenterait à une trahison. Bien entendu, on aura compris que l’histoire de ce couple est bâtie non sur des mensonges, mais sur des non-dits et des secrets. Lotto, qui traverse la vie comme un météore innocent, ne sait rien de ce qui se joue, et qui s’est joué, dans son dos. Mathilde, épouse exemplaire et effacée, apparaît à tous comme une fille cousue de fil blanc, alors qu’elle est bien plus complexe que ce qu’elle donne à voir et à entendre. Elle suit un chemin de rédemption, quand il croit suivre un chemin d’ascension.

Des trajectoires parallèles sont mises en place, que le lecteur ne décèle que peu à peu, et en cela, on peut dire que Les Furies est un roman à suspens. Le rejet des mères, pour telle ou telle raison, par exemple. La volonté de vivre dans des maisons modestes, quand on est à la tête d’une fortune, autre exemple. De quelque côté que l’on se tourne, ce sont les femmes, mystérieuses, à la volonté insondable, qui mènent la danse. On ne le découvrira vraiment que dans les dernières pages du roman.

Le mariage, on le sait, est une institution vouée à transmettre un patrimoine et à assurer une filiation. L’amour entre époux est un bonus, rien de plus. Lauren Groff, sans jamais aborder cet aspect de front, remet l’institution maritale sur des rails traditionnels. L’héritage sera transmis, même si le fils et la mère ne se rencontreront plus jamais, ou presque, après l’exil de Lotto. L’autre héritage mis en question dans ce roman virevoltant est celui de la génétique, ou de l'atavisme : Mathilde ne veut pas avoir d’enfants, et elle a ses raisons, vraies ou fausses, en tous cas aiguës.

Toutes les critiques parues sur ce roman jusqu’à présent insistent sur le deuxième volet : l’histoire de Mathilde-Aurélie. Et se focalisent sur le prénom Aurélie (qui renvoie, en anglais, à du sexe oral). Sans remarquer que le prénom que se choisit cette Aurélie lorsqu’elle débarque aux USA est autrement signifiant : Mathilde, c’est la Force et le Combat (Math und Hild). Rien dans le roman ne laisse transparaître cette étymologie, et pourtant, tout dans l’attitude de Mathilde, y renvoie.

Au-delà des mensonges par omission de l’épouse à l’époux, de la candeur de l’époux face à l’opiniâtreté de l’épouse, au-delà de la maestria de la construction diabolique du roman, on goûtera avec profit et bonheur les arguments des pièces de Lotto. Un constant rappel au fatum des tragédies grecques, de constants échos à Shakespeare, entremêlés à des fêtes entre amis d’université, sex & drug, dévoiement et fidélité, faux-semblants et vérités, voire véracité, font des Furies un roman enivrant, dont le lecteur sort pantelant.


jeudi 10 août 2017

Rentrée littéraire 2017

Etat des lieux des articles rédigés, en voie de rédaction et de publication

(liste soumise à changements de dernière minute, et en constante évolution...)





  • BERTINA Arno, Des châteaux qui brûlent, éd. Verticales
  • BIZON Paul-Henry, La Louve, éd. Gallimard
  • BLAS de ROBLES Jean-Marie, Dans l'épaisseur de la chair, éd. Zulma
  • CHALANDON Sorj, Le Jour d'avant, éd. Grasset
  • DE VRIES Joost, L'Héritier, éd. Plon
  • DELECROIX Vincent, Ascension, éd. Gallimard
  • DESERABLE François-Henri, Un certain M. Piekielny, éd. Gallimard
  • DREYFUS Pauline, Le Déjeuner des barricades, éd. Grasset
  • LE BRIS Michel, Kong, éd. Grasset
  • MONGLON Anne-Sophie, Une fille au bois dormant, éd. Mercure de France
  • POUCHET Victor, Pourquoi les oiseaux meurent, éd. Finitude

Un certain M. Piekielny de François-Henri Désérable

François-Henri Désérable, Un certain M. Piekielny, éd. Gallimard, 264 pages, 17 août 2017.
  
Tout amoureux de la littérature du deuxième pan du XXe siècle porte en lui son propre Romain Gary : une figure forgée par les lectures et relectures de l’œuvre – comme pour Proust, et il faudrait écrire là-dessus, la relecture des Gary est un accompagnement difracté, qui s’inscrit dans l’expérience accumulée – ; les inédits enfin publiés et dévorés tout crus puis remis dans leur contexte ; les photos et les emblèmes, ponchos, chapeaux, chiens, taille de la moustache, de la barbiche ; Emile Ajar et ses anticipations, Tulipe, par exemple. Et la limite de validité de ce foutu ticket, titre ramassant dans un même mouvement le pessimisme de l’homme et l’optimisme de quelques personnages, comme le Roi Salomon se faisant tailler de nouveaux costumes au bord de la tombe. Un exemplaire Clair de femme et un « je me suis bien amusé, au revoir et merci ». Gary le magnifique, falsificateur et orfèvre, à l’étroit dans une vie si vaste, et si accomplie. Tout amoureux de la littérature porte en lui son propre Romain Gary. Le mien est niçois avant tout, il vit son enfance rue de la Buffa, dans la pension que tient sa mère, pension à l’enseigne « Mermont », anticipation de Seberg (sea/berg), comme Jean. 
Le Romain Gary de François-Henri Désérable naît l’année de son bac de français. 

samedi 29 juillet 2017

Les Misérables de Victor Hugo – réflexion 2 (les prénoms)

Victor Hugo, Les Misérables, éd. Folio (texte intégral en un seul volume), 29 juin 2017, 1344 pages.
  
Les prénoms ont leur mode, on le sait. De génération en génération, les snobismes transparaissent dans la manière de prénommer les enfants. Snobisme, i.e. volonté farouche de se démarquer, pour constater finalement que tous les parents ont eu la même idée au même moment.

Le prénom est un repère sociologique. Brandon, Nicky, Dakota ou Johnny n’appartiennent pas à la même fratrie que Gustave, Eléonore, Galathée (avec ou sans h) ou Augustin. Durant ma déjà longue carrière de prof, j’ai croisé dans mes classes des Alcide et des Eudes, des Tancrède et des Armide, des Becky et des Debby, des Trich et des Tracy.

Naïvement, je pensais que la mode des prénoms dits originaux prenait sa source dans la diffusion massive des séries US et autres soap opéras. Mais le père Hugo remet mes pendules à l’heure : la Thénardier, encore elle. Elle se nourrit, apprend-on au chapitre II du livre quatrième des Misérables, de romans « vulgaires », qui « incendiaient l’âme aimante des portières de Paris et ravageaient même un peu la banlieue. » Lorsque Fantine dépose Cosette chez les Thénardier, la petite fille se met à jouer tout de suite avec les deux filles des aubergistes, prénommées, on le sait, Eponine et Azelma :

« On ne lit pas impunément des niaiseries. Il en résulta que [la] fille aînée [des Thénardier] se nomma Eponine. Quant à la cadette, la pauvre petite faillit se nommer Gulnare ; elle dut à je ne sais quelle heureuse diversion faite par un roman de Ducray-Duminil (1), de ne s’appeler qu’Azelma. »

Cosette, quant à elle, se prénomme en réalité Euphrasie. Je n’ai connu aucune Euphrasie, mais plusieurs Cosette, dans la vraie vie. Prénom, soit-dit en passant, assez compliqué à porter. Qui dit Cosette dit petite fille apeurée charriant un seau d’eau trop lourd pour elle dans une forêt de ténèbres.

Après l’explication des prénoms donnés à ses filles par la Thénardier, Victor Hugo ajoute :

« Au reste, pour le dire en passant, tout n’est pas ridicule et superficiel dans cette curieuse époque à laquelle nous faisons ici allusion, et qu’on pourrait appeler l’anarchie des noms de baptême. A côté de l’élément romanesque, que nous venons d’indiquer, il y a le symptôme social. Il n’est pas rare aujourd’hui que le garçon bouvier se nomme Arthur, Alfred ou Alphonse, et que le vicomte – s’il y a encore des vicomtes – se nomme Thomas, Pierre ou Jacques. Ce déplacement qui met le nom “élégant” sur le plébéien et le nom campagnard sur l’aristocrate n’est autre chose qu’un remous d’égalité. L’irrésistible pénétration du souffle nouveau est là comme en tout. Sous cette discordance apparente, il y a une chose grande et profonde : la révolution française. »

Le prisme révolutionnaire s’est, sans doute, légèrement décalé depuis la rédaction des Misérables, et le « remous d’égalité » sonne creux, de nos jours, ou presque (2). La Bible, la mythologie et l’Histoire de France rivalisent depuis quelques temps avec Les Feux de l’amour et Game of Thrones. Il semblerait d’ailleurs qu’actuellement le prénom Khaleesi batte tous les records. A part à peu près égale avec Charles et Adèle. Ce qui nous renvoie, par la bande, aux prénoms de la famille Hugo…

Deux toutes petites réflexions, ce soir, à propos de cette histoire de prénoms :

- On aura noté qu’après avoir expliqué le pourquoi du comment d’Eponine et Azelma, Victor Hugo s’en tient ensuite, uniquement, aux prénoms masculins dans sa référence à la révolution française. (Je dis ça, je dis rien…)
- Le nom même de Victor Hugo est un nom à deux prénoms, le deuxième étant le patronyme. Je traque ces exemples-là, je ne sais pas pourquoi. Ça me fascine. Mon kiné, par exemple, s’appelle Nicolas Henry, et mon jardinier Aurélien Bernard. Nombre des mes étudiants, chaque année, lorsqu’il est question d’élaborer graphiquement sa carte de visite, sont confrontés à ce problème de prénom-patronyme – qu’il faut alors, c’est impératif sur une carte de visite, écrire en majuscules. Des filles ont des patronymes en forme de prénom masculin, plus rarement des garçons des patronymes en forme de prénom féminin.

Enfin bref, relire Les Misérables, c’est tout une aventure de réflexions annexes, aussi. Le roman, et le romanesque, sont les bases de tout autre chose, n’est-ce pas ? (Mon Totor, je t’aime).

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2 – Pas si creux que cela, en réalité, et nous le savons tous. La discrimination à l’embauche commence par le prénom, se poursuit par le patronyme, se conclut par l’adresse postale. Mais là n’est pas le cœur de cet petit article.